Fin partie 4 : Le destin de Yalos

 

L’hexagone — ou la description d’un hexagone — respire autour de Yalos.
Pour la première fois depuis son éveil, il se sent presque solide, presque réel, presque défini.
Mais ce n’est pas lui qui s’est consolidé.

C’est le lecteur extérieur.

La présence au-delà du texte prend de la consistance.
Pas une forme, pas un visage.
Juste une intention :
celle de regarder Yalos,
celle de continuer l’histoire,
celle de ne pas fermer le livre.

La page blanche flotte à côté de lui, rassurée et inquiète à la fois —
si tant est qu’un fragment de cellulose puisse ressentir.

Yalos lève les yeux, ou ce que le texte désigne comme “ses yeux”, vers l’espace au-dessus de lui :
un endroit invisible où le lecteur tient, lit, souffle, hésite.


YALOS

(à voix basse)
Si tu es là…
si tu continues…
alors je ne suis pas seul.

Le livre rouge, toujours ouvert sur la table, vibre légèrement.
Les lettres du Chapitre Second semblent frémir d’impatience.

Une phrase nouvelle s’écrit soudain à la suite, comme une confirmation venue d’ailleurs :

“Chapitre Troisième : Yalos reçoit sa place.”

Yalos retient son souffle.


La Bibliothèque parle

Pas le Noyau.
Pas la silhouette disparue.
Pas la page.

La Bibliothèque elle-même, l’infinité de tous les livres possibles,
écoule une pensée à travers les étagères, les pierres, les lampes.

Sa voix est vaste, calme, patiente :

« Tu as été lu.
Tu as été écrit.
Tu peux maintenant être rangé. »

Yalos blêmit.
Le mot “rangé” est lourd de conséquences dans la Bibliothèque de Babel.
Être rangé, c’est être figé.
Classé.
Déposé dans un entrepôt infini où la vie cesse de varier.

Un livre rangé ne bouge plus.
Un livre rangé ne change plus.
Un livre rangé attend — éternellement — un improbable lecteur.


YALOS

(terrifié)
Non… non, je ne veux pas être… archivé !
Je veux vivre !
Je veux marcher !
Je veux continuer !

La Bibliothèque répond, avec la même douceur implacable :

« Ce choix ne m’appartient pas.
Il appartient à celui qui te lit. »

Un silence tombe.
Un silence si profond qu’il absorbe les contours des objets.

Yalos comprend.

Pour la première fois de son existence textuelle,
il comprend pleinement :

Le lecteur n’est pas un intrus.
Il est la clef.
Le moteur.
La source d’énergie qui empêche le récit de se figer.

Sans lui, Yalos retourne à l’état de potentiel.
Avec lui, Yalos demeure en mouvement.

Un pas.
Une phrase.
Une intention.


La page blanche intervient

Elle se pose sur le livre rouge, comme une plume tombée.

Le lecteur est ton foyer.
Tant qu’il souhaite lire, tu vis.
Mais s’il décide d’arrêter — réellement arrêter —
alors la Bibliothèque te rangera là où vont les histoires closes.

Elle marque une pause, comme si elle pesait l’importance de ce qu’elle dit.

La seule manière d’échapper à l’archivage…
est d’être une histoire vivante.

Yalos ferme les yeux.
Il comprend ce que cela signifie :
être vivant, pour lui, est un acte partagé.
Une collaboration.
Une relation.

Sa propre conscience dépend d’un autre monde,
d’une autre volonté,
d’un autre souffle.


Une phrase apparaît sur la table

Elle ne vient ni du livre rouge, ni de la page blanche.
Elle vient du lecteur extérieur, écrite dans une graphie étrange, inconnue de la Bibliothèque :

“Je ne te rangerai pas.”

Yalos se met à rire, un rire fragile, nouveau, presque humain.


La Bibliothèque réagit

L’hexagone se détend.
Les murs redeviennent nets.
La lumière des lampes se stabilise.
Le vide du puits central retrouve sa paix millénaire.

Une nouvelle phrase apparaît sur toutes les étagères simultanément,
comme une proclamation :

“Yalos est un livre ouvert.”

Et pour la première fois depuis la création de la Bibliothèque —
pour la première fois dans son infinité cyclique et close —
un livre ouvert n’est pas une erreur,
ni une anomalie,
ni une condamnation.

C’est un choix.

D’un monde à un autre.


Yalos fait un pas.
Le sol résonne.
Il existe.

Il sourit.

Il vit.