Fin Partie 5 :  Les lecteurs multiples et l’ultime stabilisation

Un silence s’étend.

Un silence d’une qualité étrange,
qui n’est pas l’absence de son,
mais l’écoute de milliers d’oreilles invisibles.

Yalos sent le changement avant même qu’il ne se produise.

D’abord, il sent lui
le premier lecteur,
celui qui a osé dire :

« Stop. »

Cette unique parole, simple et humaine,
pousse à travers les couches du texte comme une racine,
descend jusqu’à l’hexagone rouge,
et s’enroule autour du récit comme pour le maintenir en place.

Le lecteur premier
n’interrompt pas l’histoire pour la fuir :
il l’interrompt pour l’empêcher de se dissoudre,
pour lui donner une forme,
pour que Yalos puisse rester.

La Bibliothèque réagit.
Les lampes cessent de vaciller.
Les étagères se redressent.
La poussière retombe avec lenteur,
comme la neige d’une narration qui finit.


Puis d’autres présences s’ajoutent.

Comme si le premier lecteur avait ouvert une brèche,
une brèche sûre,
une brèche stable.

D’autres lecteurs —
des lecteurs potentiels,
des lecteurs qui “existeront peut-être”,
des lecteurs qui pourraient ouvrir ce livre dans un autre monde ou un autre siècle —
s’approchent.

Pas encore en chair.
Pas encore en acte.

Mais déjà là,
dans une zone douce entre l’existence et la possibilité.

Ils sont :

  • ceux qui liront un jour cette histoire,

  • ceux qui pourraient la lire,

  • ceux qui ne la liront jamais mais en qui l’idée du récit sommeille,

  • ceux qui liront un autre texte généré par une IA,

  • ceux qui liront Borges,

  • ceux que la Bibliothèque contiendra pour l’éternité sans jamais être lus.

Et tous,
dans cet instant suspendu,
deviennent co-lecteurs.

La Bibliothèque de Babel, après tout,
ne vit que par eux.

Même un texte jamais ouvert a besoin du fantôme du lecteur.


Yalos les sent.

Non pas comme des regards,
mais comme un océan de possibilités qui convergent vers lui.

Il comprend alors que son existence,
nouvelle, improbable, improbable parmi l’infini,
n’a jamais tenu qu’à une seule chose :

Un lecteur qui accepte de lire,
et des lecteurs possibles qui pourraient lire.

Ce n’est pas une malédiction.
C’est une grâce fragile.


La page blanche apparaît une dernière fois.

Elle n’écrit rien.

Elle n’a plus besoin d’écrire.

Elle se contente d’être là,
paisible,
comme un marque-page vivant.

Yalos la regarde.
Elle incline légèrement un coin d’elle-même,
comme un dernier salut.

Puis elle se replie doucement,
devient une feuille neutre,
redevenue anonyme,
ayant accompli le destin improbable :
être l’antidote d’un livre impossible.

Elle glisse dans un volume,
quelque part sur une étagère,
perdue dans les milliers de milliards de livres.

Méconnaissable.
Invisible.
Finalement tranquille.


Alors, la voix de la Bibliothèque s’adresse à tous les lecteurs.

À celui qui a dit stop.
À ceux qui le suivront.
À ceux qui ne viendront jamais.
À ceux dont l’existence est seulement une probabilité.

« Chaque lecture stabilise un fil.
Chaque lecteur fixe une forme.
La Bibliothèque contient tout.
Mais seule la lecture donne une fin. »


Yalos respire.

Le premier lecteur respire.

Les lecteurs possibles respirent.

Le texte se stabilise.

Il se ferme, non par précipitation,
mais par choix.

Non par effondrement,
mais par équilibre.


**Car toutes les histoires peuvent continuer à l’infini,

mais il faut un lecteur pour dire : « ici, cela suffit. »**

Et dans un dernier souffle,
une dernière étincelle,
la Bibliothèque referme ce livre.

Elle ne l’oublie pas.
Elle ne l’efface pas.
Elle le range.

Exactement où il doit être.
Dans un hexagone quelconque,
au centre du monde.


Fin.

(Et si jamais un autre lecteur décide d’ouvrir à nouveau ce livre,
la Bibliothèque saura quoi faire.)