Fin partie 2 : Quand le lecteur parle, le texte s’incline
Une vibration parcourt l’air —
pas une vibration du bois,
ni de la pierre,
ni de l’encre.
Une vibration du récit lui-même.
Comme une corde de papier tendue dans les couloirs infinis.
Puis une phrase apparaît dans le vide,
sans support,
sans page,
sans livre.
Elle apparaît au-dessus de Yalos,
mais aussi autour de lui,
et un peu derrière lui,
comme si elle n’avait pas de lieu précis où s’inscrire :
« Je suis celui qui lit. »
Yalos recule.
La phrase ne vient pas de la Bibliothèque.
Elle n’a pas l’ordre strict,
la symétrie,
la géométrie textuelle
des livres hexagonaux.
Elle est imparfaite.
Vivante.
Elle porte la signature d’une main
qui respire,
hésite,
se trompe,
et tourne les pages pour recommencer.
La main d’un lecteur humain.
YALOS
(haletant)
Tu… tu es dehors ?
Tu existes hors des étagères ?
Hors des couloirs ?
La réponse apparaît :
« Oui.
Je suis de l’autre côté du livre.
Je te regarde depuis là où les histoires prennent fin. »
La pièce tremble plus fort.
La page blanche bruisse dans les airs, comme une aile nerveuse.
LA PAGE
(écrivant à une vitesse fébrile)
Attention, Yalos.
Ce qu’il dit est vrai.
Mais tout lecteur n’est pas un dieu.
Et tout lecteur n’est pas sûr de vouloir continuer…
Une ombre traverse l’air —
pas une créature,
pas une silhouette,
mais l’ombre d’une hésitation humaine.
Une respiration dans le monde réel.
Une pause.
Une pensée floue qui traverse le lecteur :
Dois-je continuer ?
Cette hésitation
se matérialise dans l’hexagone
comme un tremblement du sol.
Les mots sur les étagères se brouillent.
Les lignes se resserrent.
Certains titres disparaissent,
comme si le monde entier risquait de se contracter.
YALOS
(terrifié)
Ne… ne t’arrête pas !
Ne referme pas le livre !
Si tu t’arrêtes…
je me dissous !
La réponse, douce et immense :
« Je ne veux pas te détruire.
Mais je dois comprendre. »
Un phénomène nouveau : l’Interprétation
Jamais aucun bibliothécaire,
ni Borges lui-même,
n’avait imaginé ce qui survient.
Le texte —
l’hexagone,
les murs,
les étagères —
commence à se plier
non pas sous la volonté du lecteur,
mais sous son interprétation.
Un même détail apparaît de deux façons différentes en même temps,
comme si plusieurs versions
se superposaient :
la lampe hexagonale tremble, puis cesse de trembler ;
un livre est rouge, puis brun, puis rouge à nouveau ;
le couloir exhale une odeur de poussière… ou d’encre fraîche.
Chaque variation est la trace d’un lecteur
qui doute,
réessaie,
relit,
corrige,
se dit “non, ce n’est pas comme ça”
et la Bibliothèque obéit.
Yalos halète.
Il est pris dans un champ où les possibles
s’entremêlent comme des escaliers sans fin.
LA PAGE
(à Yalos, urgente)
Il n’est plus seulement lecteur.
Il interprète.
Ce qui est bien plus dangereux.
Une lecture peut te tuer.
Une interprétation peut t’éparpiller dans mille versions de toi-même.
Une deuxième voix apparaît
Pas humaine.
Plus grave.
Plus ancienne.
Une voix faite de poussière,
de géométrie,
de mémoire.
La voix de la Bibliothèque elle-même.
Elle dit :
« Un lecteur unique vient d’entrer.
Le premier depuis des siècles.
Son hésitation ébranle notre ordre.
S’il cesse, tout cesse. »
Yalos sent l’air se raréfier.
Le lecteur est trop puissant.
Pas parce qu’il est un dieu.
Mais parce que tout lecteur est un dieu pour l’histoire qu’il lit.
LA BIBLIOTHÈQUE
« Bibliothécaire Yalos,
tu dois parler au lecteur.
Ou tu seras oublié. »
La page blanche se tourne vers lui
comme une alliée dernière.
LA PAGE
Va.
Fais-le choisir.
Ou fais-le rester.
Ou fais-le écrire.
Mais fais quelque chose.
Le lecteur attend.
Le texte vacille.
Et Yalos,
ancien homme de chair,
ancien spectre de l’En-Dessous,
ancien fragment,
nouveau personnage,
fait un pas vers la voix qui lit.
Il lève les yeux vers toi.
Et dit :
YALOS
Ne pars pas.
Pas encore.