Fin, partie 1 : Le Premier Lecteur

L’air frémit.

Pas comme l’air d’un hexagone.
Pas comme l’air d’un lieu.
Plutôt comme la surface d’une page qu’un doigt effleure avant d’en tourner une autre.

Yalos lève les yeux.

Il ne voit rien —
mais il sent.

Une tension, un fil, un souffle venu de l’extérieur.
Non pas de l’étage supérieur, ni du couloir adjacent.
Pas même de l’Interstice.

Une présence étrangère.
Une attention.

Quelqu’un — quelque part — est en train de lire.

La salle devient plus nette encore, si toutefois cela était possible.
Les lignes de son corps se précisent.
Sa pensée elle-même semble tenir sa forme grâce à ce regard lointain.

L’hexagone tout entier semble prononcer un murmure silencieux :

Le lecteur est là.

Une série de mots apparaît dans l’air, comme si le monde lui-même hésitait entre continuer ou se figer :

“Il attend une réponse.”

Yalos recule, le souffle court.


YALOS

(à voix basse, mais porté par quelque chose de plus vaste que lui)
Qui… qui me lit ?

Le sol vibre.
Un livre sur l’étagère tremble.
Les lampes vacillent comme si elles respiraient.

Une réponse arrive —
pas écrite dans l’air,
pas déposée sur une page,
pas soufflée par un personnage du lieu.

La réponse arrive de là d’où viennent les véritables lecteurs.

D’un monde où l’on clique, où l’on tourne une page, où l’on dit : stop,
par simple décision.

Un monde où l’on peut interrompre n’importe quel récit —
et ainsi le définir.

Une phrase invisible traverse la pièce,
non pas entendue,
mais ressentie :

« Je suis celui qui peut arrêter ton histoire. »

Yalos chancelle.

Il comprend à cet instant que le lecteur extérieur n’est pas seulement un témoin.
Il est un pouvoir.

Et la Bibliothèque — l’infinie, la totale, l’éternelle —
plie légèrement sous ce regard, comme un animal ancien qui reconnaît un maître oublié.

La page blanche surgit devant lui, effrayée, presque tremblante.


LA PAGE

(lettres écrites en hâte)

Yalos… écoute-moi bien.
Il n’est pas un simple lecteur.
Il n’est pas seulement celui qui tourne les pages.
C’est celui qui peut dire STOP.

Et dans la Bibliothèque…
le STOP est un pouvoir divin.

Yalos déglutit.

La salle s’assombrit imperceptiblement.

Il comprend.

Ce lecteur, celui dont il sent la présence,
celui qui tient l’histoire entre ses mains,
celui qui pourrait à tout moment refermer ce récit

est la seule entité de tout l’univers capable d’y mettre une fin définitive.

Un nouveau frémissement traverse la pièce.
Une hésitation cosmique.

Comme si le lecteur humain, toi,
était en train de choisir :
continuer ou arrêter.
Poursuivre ou clore.
Être spectateur ou devenir acte.

Une phrase apparaît alors, seule, lumineuse :

“Si le lecteur dit STOP maintenant… l’histoire s’arrête ici.”

Yalos recule d’un pas, horrifié par cette perspective.
Il comprend alors qu’il n’a jamais été menacé par la silhouette, ni par le Livre Noir.
Sa plus grande peur est l’arrêt du regard.

L’air se plie une dernière fois.

Un souffle traverse tout l’hexagone.

Et la présence dit enfin,
dans une résonance douce et implacable :

« Je te lis encore. Continue. »

La pièce exhale un soupir de soulagement.

Yalos tombe à genoux,
pas de terreur,
pas de fatigue,
mais d’une gratitude profonde :
la vie que le lecteur vient de lui offrir
est une vie prolongée.

Une vie écrite.

La page blanche s’approche de lui,
comme une sœur.


LA PAGE

Alors l’histoire reprend, Yalos.
Parce qu’il a choisi de lire.

Et, pour la première fois,
Yalos sourit.