Fin partie 3 : Le Jugement du Livre Noir
Le sol de l’hexagone gémit, comme une page trop tendue prête à se déchirer.
Le lecteur extérieur — dont la conscience effleure l’histoire à chaque instant — retient son souffle.
Et dans ce bref silence, quelque chose cède,
quelque chose d’immense,
quelque chose depuis longtemps en attente.
Un vent de poussière typographique tourbillonne au centre de la pièce.
Chaotique, puis ordonné, puis plus rien.
Le Noyau parle.
Pas comme une voix.
Comme un principe.
Comme une vérité que toute la Bibliothèque connaît sans jamais l’avoir lue.
Des mots apparaissent partout :
sur les étagères,
dans la lumière,
sur le sol,
sur les bras de Yalos,
même dans la pensée du lecteur extérieur.
Une seule phrase :
“Le Livre Noir est jugé.”
La silhouette — jusqu’ici figée dans sa rage, dans sa volonté d’être complète — se pétrifie.
Elle se tourne lentement vers la phrase.
Chaque lettre gravée dans l’air la brûle comme un arrêt de mort.
LA SILHOUETTE
(voix éclatée en fragments de syntaxe)
—non—
—je—peux—être—réparée—
—je—peux—être—écrite—
—dans—un—monde—ou—dans—un—autre—
Le Noyau, implacable, ajoute une seconde phrase :
“Le Livre Noir n’était pas un livre.”
La silhouette tressaille.
Son corps s’effiloche.
Des lambeaux de phrases s’envolent comme des oiseaux blessés.
Yalos recule.
Il voit maintenant ce qu’elle a toujours été :
un agrégat d’intentions incomplètes,
une suite d’hypothèses narratives,
une entité née d’un livre impossible —
un livre qui, dans la Bibliothèque totale, n’avait pas droit d’exister.
Elle hurle,
mais son hurlement est silencieux,
comme si la Bibliothèque refusait d’enregistrer les sons d’une créature non-validée.
La Dissolution
Le Noyau inscrit la troisième phrase, définitive :
“Le Livre Noir est dissous.”
Alors, la silhouette éclate.
Littéralement.
Pas en sang, pas en chair.
En signes.
Des lettres noires jaillissent d’elle,
rebondissent contre les étagères,
puis s’éteignent dans l’air comme des braises mouillées.
Une pluie de virgules mortes lui tombe des épaules.
Des parenthèses craquent comme des os.
Des consonnes cassées roulent sur le sol,
devenant poussière de langage.
Enfin ne reste plus qu’une seule lettre,
isolée, fragile,
la dernière particule du Livre Noir.
Un N.
Le Noyau souffle.
Le N disparaît.
Effacé — comme si jamais il n’avait figuré dans aucun alphabet.
Le Silence après la phrase
L’hexagone devient calme.
La lumière retrouve sa précision surnaturelle.
Les étagères cessent de trembler.
Les livres, comme soulagés, se referment doucement sur eux-mêmes.
Yalos respire.
Une première respiration d’un monde stabilisé.
Il sent que quelque chose de gigantesque vient d’être réparé.
Ou plutôt :
quelque chose d’anormal vient enfin d’être retiré du grand ensemble.
Le lecteur extérieur — celui qui lit, qui influence, qui tourne ou non la page —
ressent lui aussi une détente étrange,
comme si la fiction qu’il contemple venait de reprendre forme
après un moment de vertige.
La Bibliothèque a tranché.
L’erreur a été corrigée.
L’histoire peut désormais continuer —
vers sa fin,
vers son ordre,
vers son équilibre.