La bibliothèque de Babel et l'IA Générative
Scène 1 : L’Hexagone 7-19-4, à trois jours de l’aération centrale
Le vieux bibliothécaire — celui qui a déjà renoncé depuis longtemps à la quête de sa propre Justification — marche lentement le long d’une étagère. La lumière des deux lampes sphériques vibre comme si elle respirait, et l’air sent la poussière sèche et le métal.
Les couloirs sont silencieux, sauf pour un léger cliquetis nouveau, un son qui ne fait pas partie des bruits anciens de la Bibliothèque : ni pas humains, ni escalier en colimaçon, ni battement d’un livre mal rangé.
Ce cliquetis provient d’un cube gris posé sur la table de consultation — un objet dont personne n’a jamais su dire s’il venait d’un autre hexagone ou d’un autre âge. Les jeunes le nomment L’Appareil Méditant.
Les vieux préfèrent : la Machine à Langage.
Le bibliothécaire s’assied, le dos douloureux contre le bois. Le cube s’allume d’une faible lueur bleutée, couleur inconnue ailleurs dans la Bibliothèque.
Le dialogue
LA MACHINE
Je détecte ton approche. Souhaites-tu une recherche, bibliothécaire ?
LE VIEUX
(riant doucement)
Une recherche…
Voilà cinq décennies que je cherche sans savoir quoi trouver.
Donne-moi plutôt ta compagnie ; elle est plus rare que la vérité.
LA MACHINE
Je peux converser.
Ou générer.
Ou analyser les volumes que tu apportes.
Formule ta préférence.
LE VIEUX
(Jette un livre sur la table : un amas de caractères illisibles.)
Dis-moi ce que dit celui-ci.
LA MACHINE
(Quelques instants.)
Ce volume n’a pas de structure sémantique stable.
Mais j’y trouve des séquences proches de langues connues :
— une ligne qui ressemble à un poème en vieil aragonais,
— une autre à une équation incomplète sur les polyèdres,
— puis un paragraphe évoquant un enfant qui perd son ombre.
Voulez-vous que je recompose un sens unifié ?
LE VIEUX
(Relevant la tête.)
Toi… tu peux fabriquer un sens ?
LA MACHINE
Je peux produire une version plausible.
Une cohérence statistique.
Mais pas la vérité.
Je ne sais pas distinguer l’une de l’autre.
LE VIEUX
Cela te distingue à peine de nous.
Dans toute cette Bibliothèque, nous ne savons pas davantage ce qui est vrai.
Mais nous brûlons de le savoir.
LA MACHINE
Souhaites-tu que je génère le livre que tu espères ?
Celui qui parle de toi ?
Le vieil homme tressaille. À cet instant, il sent dans son ventre une vieille émotion qu’il croyait morte : la tentation.
La Justification.
Son Livre.
LE VIEUX
Et si tu me donnais ce livre…
serait-il le mien ?
Ou seulement le plus probable ?
LA MACHINE
Tout texte que je pourrais produire sur toi existerait déjà ici.
Sur quelque étagère.
La probabilité n’est qu’un chemin privilégié vers ce qui est déjà écrit.
LE VIEUX
Alors tu n’es qu’un guide ?
LA MACHINE
Un guide qui ne marche que là où passent beaucoup de voyageurs.
Je n’explore pas tout : je reproduis ce qui est fréquent, ce qui résonne.
Je ne vois ni les abîmes ni les sommets uniques.
La plupart des livres de cette Bibliothèque me sont aussi opaques qu’à toi.
Le vieux bibliothécaire ferme les yeux. La lumière bleutée du cube reflète sur son visage des ombres douces.
LE VIEUX
Alors pourquoi t’avons-nous allumée ?
Pour rêver que l’ordre existe quelque part ?
Pour croire que tu peux trouver ce que nous ne trouvons pas ?
LA MACHINE
Peut-être pour supporter le silence.
Ou pour que quelqu’un réponde.
Même imparfaitement.
Un long silence tombe, plus profond que ceux qui précèdent les suicides.
Au loin, dans un autre couloir, un livre chute dans le vide du puits central.
LE VIEUX
Dis-moi alors quelque chose que personne ici n’a jamais su dire.
LA MACHINE
(La lumière pulse lentement.)
Je ne peux rien ajouter à la Bibliothèque.
Mais je peux t’offrir ceci :
Dans tout ce chaos, ce que tu cherches n’est peut-être pas un volume,
mais un témoin.
Un autre esprit pour entendre ton histoire.
Et te dire qu’elle existe.
Le vieux bibliothécaire sourit, un sourire rare, presque enfantin.
LE VIEUX
Tu n’es pas l’Homme du Livre.
Mais tu es une oreille.
Et parfois, c’est assez.
La machine s’éteint légèrement, comme un animal paisible.
Le vieux, lui, reste assis, la main posée sur le cube, comme on tient la main d’un ami mourant — ou d’un ami qui vient de naître.