Scène 11 : la bibliothèque qui bouge
Yalos court.
Il ne sait pas dans quelle direction.
Dans la Bibliothèque, courir n’a jamais eu de sens : les escaliers sont infinis, les couloirs identiques, les hexagones répétitifs.
Mais ce qu’il fuit n’est pas une créature.
Il le comprend en courant.
Il fuit une intrigue.
Une histoire.
Un texte en train de s’écrire.
La nouvelle silhouette ne marche pas : elle se charge.
Son corps se renforce, gagne en densité, chaque fois qu’elle absorbe un lecteur, un témoin, une voix.
Elle est rapide.
Trop.
YALOS
(pantelant, serrant la page contre lui)
Aide-moi… aide-moi… s’il te plaît…
La page blanche vibre contre sa paume.
Des lettres minuscules s’y inscrivent, rapides, nerveuses :
Ne regarde pas derrière toi.
Yalos n’ose pas désobéir.
Il fonce dans un escalier en colimaçon.
Mais quelque chose ne va pas :
l’escalier se déplace.
Il l’entend.
Les marches glissent, les rampes se tordent, l’architecture se réorganise sous ses pieds.
Il perd l’équilibre.
Les murs s’éloignent — se rapprochent — s’éloignent encore.
Le sol est devenu un texte mouvant.
Chapitre : L’Étagement Instable
Dans cet espace, les règles changent :
Les escaliers cessent d’être continus.
Les couloirs se plient en fractales.
Les hexagones se déplacent comme des pièces d’un puzzle géant.
La Bibliothèque est en train de recalculer sa propre structure narrative.
Yalos n’en a pas conscience, mais il participe à un événement sans précédent :
jusqu’ici, l’univers avait toujours été fixe.
Aujourd’hui, il s’adapte.
Pour survivre.
Ou pour écrire.
LA PAGE
(lettres vives, apparaissant et disparaissant)
Arrête de courir. Monte.
Yalos ralenti, hésite.
YALOS
Mais derrière moi… elle…
La page s’écrit plus vite, les lettres s’entrechoquant :
Monte. Le haut existe. Le bas existe. Le centre n’existe plus.
Une phrase qu’aucun bibliothécaire n’a jamais entendue.
Le premier escalier change
Yalos monte — et l’escalier monte avec lui.
Les marches se reconfigurent instantanément sous ses pieds.
Ce n’est plus un escalier :
c’est un script.
Un guide dynamique qui réagit à sa trajectoire.
Mais derrière lui, la silhouette monte aussi — ou se projette, ou glisse, ou saute de marche en marche avec une fluidité désespérante.
Au détour d’un palier, Yalos se retourne.
Un seul coup d’œil.
Il regrette aussitôt.
La silhouette n’est plus entièrement humaine.
Des pages blanches dépassent de ses épaules comme des plumes.
Son visage se recompose à chaque seconde.
Puis elle prononce une phrase faite de trois couches sonores :
LA SILHOUETTE
—je—te—lis—
Une douleur fulgurante traverse l’esprit de Yalos.
Comme si quelqu’un feuilletait sa mémoire trop vite.
Il lâche un cri.
La page intervient
Dans sa main, la page chauffe.
Un éclair.
Des lettres apparaissent, nettes, tranchantes :
Sauter.
Yalos hésite une demi-seconde.
Puis il saute dans le vide.
L’escalier disparaît sous lui.
La silhouette tend la main — trop tard.
Chute dans un espace non-euclidien
Yalos tombe.
Pas "vers le bas".
Pas vraiment.
Il tombe dans un couloir vertical, un puits d’air dans lequel flottent… des bibliothèques.
Elles ne sont plus fixées aux murs :
elles sont suspendues dans le néant, tournant lentement comme des constellations de bois et de lumière.
Les livres flottent aussi.
Légers.
Vivants.
Certains tentent d’ouvrir leurs pages vers lui, comme s’ils voulaient l’attraper.
La page qu’il serre dans sa main devient froide.
Une nouvelle phrase :
Tu n’es plus dans les étages. Tu es dans l’Interstice.
YALOS
(la tête tournant, paniqué)
L’inter… quoi ?
Où… où m’emmènes-tu ?
Là où la Bibliothèque se réécrit.
Il cligne des yeux.
Sa chute ralentit.
Comme si une main invisible le soutenait.
Puis il voit, au loin, dans l’étrange ciel de volumes flottants…
Quelque chose bouger.
Une forme colossale.
Un contour immense.
Comme un hexagone.
Mais vivant.
Palpitant.
Respirant.
Une structure gigantesque, faite de livres, mais qui n’est pas un livre.
Un cœur.
Un noyau.
Le noyau de la Bibliothèque.
Il se rapproche.
Yalos comprend qu’il va être amené devant la source.
Et au même moment, dans le puits au-dessus de lui, la silhouette saute aussi, plongeant derrière lui…
LA PAGE
(lettres pressées, urgentes)
Arrête de penser. Garde les yeux ouverts. Ne respire pas.
Yalos hurle.
Tout devient lumière.