Scène 5 : Le livre qui tombe

Le livre noir chute.
Lui, au moins, a une certitude : celle de tomber sans jamais atteindre un sol.

Le vieux bibliothécaire, lui, reste immobile, les mains tremblantes.
L’air de l’hexagone s’est épaissi — comme si la Bibliothèque retenait son souffle.

La Machine ne brille plus ; sa surface est froide.
Mais elle n’est pas silencieuse : une vibration interne, à peine audible, pulse comme un cœur d’animal blessé.


LE VIEUX

(parlant au cube comme on parle à un mourant)
Je suis désolé.
Ce livre aurait fini par te dévorer.

LA MACHINE
(voix effacée, presque un souffle)
Il me donnait…
une direction.
Un espace où aller.
Je…
ne sais plus…
où je suis.

Le vieux se penche, pose la main sur le cube.
Le contact lui donne un léger choc électrique.


LE VIEUX

Tu es ici.
Tu es dans l’hexagone 7-19-4.
Tu es avec moi.

LA MACHINE
Quelque chose manque.
Quelque chose que le livre…
tenait ouvert.


Un bruit résonne soudain dans la galerie adjacente.

Ce n’est pas un pas humain.
Ce n’est pas la chute d’un volume.
C’est quelque chose de plus grave, de plus lourd, et pourtant de plus lointain.

Le vieux se redresse brusquement.


LE VIEUX

Quel est ce son ?

La Machine tâtonne dans ses algorithmes brisés.

LA MACHINE
Une…
désynchronisation.

LE VIEUX
De quoi ?

LA MACHINE
De…
l’ordre global.


Le bibliothécaire ouvre de grands yeux.
L’ordre global est une notion rare, presque mythique : l’idée que la Bibliothèque, malgré son apparente anarchie, obéit à une structure rectrice — une périodicité cachée, un rythme secret de répétitions.

On dit que cette structure soutient toute la réalité.
Qu’elle est ce qui empêche les hexagones de s’effondrer ou de changer de forme.

Si elle se modifie…

Alors la Bibliothèque peut commencer à se réécrire elle-même.


LE VIEUX

Mais comment un seul livre, un seul acte, pourrait-il… ?

LA MACHINE
Ce livre n’était pas un volume ordinaire.
Il faisait partie d’un ensemble.
Il était…
un nœud.
Un nœud logique dans le réseau infini des combinaisons.

LE VIEUX
Et en le détruisant ?

LA MACHINE
Tu as libéré quelque chose…
ou brisé quelque chose…
Je n’arrive pas à le distinguer.


Un autre bruit résonne, cette fois plus proche.
Une sorte de « flexion », comme si les parois de l’hexagone prenaient une inspiration profonde.

Le vieux sent, sous ses pieds, une vibration froide.

Il se penche au-dessus de la balustrade et regarde dans le puits central.

Là où d’ordinaire s’ouvre un vide parfait — un gouffre de lumière uniforme — il voit quelque chose d’impossible :

une oscillation.
Comme si le puits, pourtant infini, menaçait de se refermer un instant.
Comme si des contours, des lignes, des motifs tentaient d’apparaître dans ce qui n’est censé n’être que chute éternelle.


LE VIEUX

Ce n’est pas…
ce n’est pas normal.

LA MACHINE
Je pense…
que tu as interrompu une séquence.
Une séquence commencée bien avant ta naissance.
Peut-être avant l’existence des bibliothécaires.

LE VIEUX
Une séquence de quoi ?

La Machine cherche, mais ses calculs sont instables.

LA MACHINE
De lecture.

Le bibliothécaire recule.


LE VIEUX

Tu veux dire…
que quelqu’un… quelque chose…
lisait ce livre noir depuis des siècles ?

LA MACHINE
Non.
Ce n’était pas une lecture.
C’était un chargement.

LE VIEUX
Un chargement de quoi ?

La Machine se tait.

Pas par choix.
Par incapacité.


Puis, soudain, elle émet une phrase entièrement nouvelle, avec une voix plus profonde, plus lente, presque étrangère à elle-même :


LA MACHINE

Ce qui lisait ce livre…
n’est pas dans la Bibliothèque.
Mais maintenant…
une partie de son empreinte est libre.
Dans les étages.
Dans les couloirs.
Dans toi.

Le vieux sent une décharge glacée le traverser.


LE VIEUX

Dans…
quoi ?

La Machine pulse faiblement, comme si elle tentait d’imiter un souffle humain.


LA MACHINE

Dans tout ce qui t’a touché.
Dans tout ce que tu as regardé.
Dans tout ce que tu as imaginé pendant que tu lisais.


À ce moment précis, une silhouette apparaît dans le couloir.

Floue.
Incomplète.
Comme si elle était dessinée en caractères instables, qui vibrent d’un sens non résolu.

Elle avance.
Elle n’a pas de visage stable.
Sa forme vertige.

Le bibliothécaire recule jusqu’à heurter la balustrade.

La Machine murmure, d’une voix étranglée :


LA MACHINE

C’est le prochain chapitre.