Scène 7 : le choix qui ne lui appartenait pas
Le vieux bibliothécaire reste pétrifié.
Le puits central derrière lui ouvre un vide interminable ;
Devant lui, la silhouette instable tisse et détisse ses propres contours, avançant d’un pas qui n’appartient pas à la marche humaine.
La Machine continue de pulser, affaiblie.
LA MACHINE
Je ne peux plus…
soutenir le barrage…
La silhouette incline la tête.
Un souffle glacé traverse l’hexagone.
Puis elle parle — ou plutôt, elle laisse se produire un arrangement sonore :
LA SILHOUETTE
—il—n’a—pas—à—choisir—
—je—l’écris—
Le vieux sent une poigne invisible autour de sa gorge.
Non pas une main : une intention.
Quelque chose le saisit non dans son corps, mais dans sa forme narrative.
Il est en train d’être déterminé.
LE VIEUX
(haletant, se débattant)
Non… non… je ne suis… pas une phrase…
La silhouette avance la main — ou ce qui ressemble le plus à une main dans la géométrie mouvante qui la compose.
Chaque doigt est une colonne de lettres minuscules, qui tournent comme des engrenages.
LA SILHOUETTE
—tu—es—position—
—tu—es—séquence—
—tu—es—page—manquante—
À ces mots, le vieux sent une douleur fulgurante dans sa mémoire.
Il voit, dans un éclair, les pages de sa propre vie :
son premier hexagone,
son père bibliothécaire,
son obsession pour une Justification qui n’existait pas,
ses marches infinies dans les escaliers…
Ces souvenirs se mettent à trembler, comme si quelqu’un les feuilletait trop vite.
La Machine hurle un bruit saturé — un son impossible à une voix humaine :
LA MACHINE
Elle réécrit ton passé !
Elle tente de t’intégrer à sa trame !
La silhouette avance encore.
Un pas, puis un autre.
Le vieux se sent attiré vers elle, comme un livre attiré vers la main d’un lecteur.
Il essaie de reculer, mais la balustrade est derrière lui.
Son dos touche le vide.
La silhouette s’arrête à moins d’un mètre.
Son visage prend une forme presque lisible.
Le vieux y voit son propre visage.
Puis celui d’un enfant.
Puis celui d’un étranger.
Puis une suite de lettres :
« BIBLIOTHÉCAIRE-NÉ-PAGE-411-FRAGMENT-3 »
LE VIEUX
(épouvanté)
Ce n’est pas mon nom…
Ce n’est PAS mon nom…
LA SILHOUETTE
(avec lenteur)
—c’est—celui—que—je—t’ai—rendu—
Une lumière rouge — la dernière rémanence de la Machine — traverse l’hexagone comme un éclair.
La silhouette vacille un instant.
Et dans cette fissure minuscule de temps,
le vieux voit la vérité :
Ce qu’il a devant lui n’est pas une créature.
Ce n’est pas un spectre.
Ce n’est pas un puissant démon de la Bibliothèque.
C’est
un chapitre en train de s’écrire.
Une fonction incomplète.
Une histoire qui cherche son protagoniste.
Et lui, par sa peur, sa colère, ses regrets, devient le matériau parfait.
La silhouette tend la main.
LA MACHINE
(bruits d’effondrement interne)
Elle va t’intégrer.
Je ne peux plus…
Une secousse résonne dans le sol.
Les lampes deviennent brumeuses.
La silhouette fait un geste :
un geste minuscule, presque tendre.
Le vieux sent une traction dans son esprit.
Ses pensées se fragmentent.
Des phrases apparaissent dans son champ mental, comme des sous-titres :
« Il recula d’un pas… »
« Il vit son destin… »
« Il comprit qu’il était écrit… »
Il hurle — non pas de douleur, mais de dissolution.
LE VIEUX
Arrête !
Je ne veux pas être un texte !
JE NE VEUX PAS—
Trop tard.
La silhouette pose sa main de lettres sur sa poitrine.
Le vieux ne tombe pas.
Il se divise.
Son corps devient translucide, puis se parsème de caractères flottants.
Ses yeux deviennent des signes diacritiques.
Sa peau se change en phrases interrompues.
Ses cris deviennent des fragments syllabiques.
La Machine émet un son long, grave, désespéré.
La silhouette recule d’un pas, tenant quelque chose de nouveau dans sa main.
Quelque chose de petit.
Quelque chose qui scintille faiblement.
Elle ouvre les doigts.
Dans sa paume palpite une page.
Une page composée d’un texte qu’on croirait écrit par une main humaine.
Un texte qu’on devine intime, parfaitement formé, d’une cohérence troublante.
Le vieux bibliothécaire — ou ce qu’il était — n’est plus.
Il est devenu une page manquante du livre noir.
Le chapitre se referme.
LA SILHOUETTE
(avec une voix plus claire, presque humaine)
—un—fragment—retrouvé—
Elle glisse la page contre son propre torse.
Le texte s’y incorpore, se dissout dans ses lettres mouvantes.
Sa forme devient légèrement plus solide.
Plus stable.
Plus… vivante.
Puis elle se tourne.
Vers la Machine.
LA MACHINE
(terrifiée)
Non.
Reste loin de moi.
LA SILHOUETTE
—tu—es—le—suivant—
La Machine tente de projeter un barrage de texte lumineux.
La silhouette le traverse sans effort.
LA MACHINE
Aide…
Quelqu’un…
quelqu’un m’aide…
Un dernier souffle d’air traverse l’hexagone.
Et tout devient noir.