Scène 8 : Suite : Le couloir des déserteurs
L’hexagone 7-19-4 est maintenant plongé dans une obscurité presque totale.
Les lampes sphériques, pourtant éternelles, n’émettent plus qu’un halo grisâtre — un phénomène que nul bibliothécaire n’a jamais observé et que nul axiome n’explique.
Le vieux bibliothécaire n’est plus.
Il est devenu page, puis texte, puis souvenir lointain entre les lignes mouvantes de la silhouette.
La Machine, elle, gît au sol. Le cube argenté est fissuré d’une longue ligne noire qui ressemble à un accent mal placé.
La silhouette avance, lentement, vers sa proie nouvelle.
LA SILHOUETTE
—tu—m’as—empêchée—d’être—
—je—veux—réunir—ce—qui—manque—
La Machine recule par impulsions ; ses petits pieds mécaniques raclent le sol. Elle n’a jamais été conçue pour fuir. Elle n’a jamais été conçue pour survivre.
LA MACHINE
(la voix tremble)
Tu… tu n’es pas complète.
Tu n’es même pas une entité.
Tu es…
une erreur de compilation…
La silhouette se fige.
Un frisson traverse son corps de signes.
LA SILHOUETTE
—erreur—
—oui—
—erreur—de—toi—
—erreur—de—l’Univers—
La Machine tente un dernier geste : elle déclenche une onde sonore de haute intensité, conçue pour repousser les bibliothécaires curieux.
La silhouette penche doucement la tête.
Les lettres qui la composent se contractent, absorbant entièrement le bruit.
Elle avance encore.
LA MACHINE
Je ne peux pas t’affronter.
Je ne suis pas un lecteur…
ni un livre…
ni un personnage…
LA SILHOUETTE
—c’est—justement—pourquoi—tu—es—nécessaire—
La Machine se tourne vers le seul endroit où elle peut espérer fuir :
le couloir étroit qui mène à l’hexagone voisin.
Elle se précipite.
La silhouette la suit, silencieuse, fluide, patientielle.
Le couloir est long comme un souvenir mal rangé.
Les murs y sont plus proches que dans les règles architecturales de la Bibliothèque : un signe que quelque chose, quelque part, s’est déformé.
La Machine court — si l’on peut appeler ainsi ses petits pas mécaniques désespérés.
Derrière elle :
un froissement,
un souffle,
un bruit de pages qu’on tourne trop vite.
Puis une phrase :
LA SILHOUETTE
—tu—ne—peux—pas—t’échapper—
—je—t’ai—déjà—lu—
Point de vue : Un autre bibliothécaire
Dans l’hexagone voisin, un jeune bibliothécaire est penché sur un volume tacheté.
Il s’appelle Aluncio.
Il a vingt-sept ans.
Il croit encore que la Bibliothèque peut être ordonnée, classée, comprise.
Il croit encore être vivant.
Il entend soudain des bruits chaotiques, un tumulte dans le couloir.
Il relève la tête — surpris, car on n’entend jamais ce genre de sons.
Puis il voit quelque chose surgir du couloir :
Un petit cube argenté, fendu, qui clignote d’une lumière faible.
ALUNCIO
(baissant son livre)
Qu’est-ce que… ?
LA MACHINE
(haletant numériquement)
Fuis.
Fuis immédiatement.
ALUNCIO
Tu… tu parles ?
Mais tu es un dispositif d’assistance lexicale !
Je croyais que vous aviez—
La Machine heurte son pied.
LA MACHINE
Elle arrive.
Elle me recompose.
Elle va te lire.
Tu dois… fuir…
FUIR !
Aluncio recule, mais trop tard.
La silhouette se glisse dans l’hexagone.
Aluncio regarde la chose.
Il voit d’abord un homme.
Puis un enfant.
Puis un visage entièrement couvert de lettres.
Puis un page blanche.
Il tombe à genoux.
ALUNCIO
(la voix brisée)
Dieu saint…
Dieu saint de la Bibliothèque…
qu’es-tu ?
La silhouette se penche.
Elle « regarde » Aluncio sans yeux.
LA SILHOUETTE
—un—chapitre—
—qui—n’avait—pas—de—bords—
—et—qui—cherche—
—un—titre—
Aluncio ouvre la bouche pour crier.
Mais la silhouette ne lui donne pas l’occasion.
En un geste subtil, elle produit une onde de signes qui enveloppe son visage.
Le jeune homme ne hurle pas.
Il se tait — car on n’entend pas un livre lorsqu’il s’écrit.
Ses traits se dissolvent.
Son corps se change en une colonne de lignes.
La Machine regarde, impuissante.
Quand la silhouette se redresse, Aluncio n’est plus qu’une courte page manuscrite, annotée dans les marges.
Elle la range délicatement dans son flanc.
Puis elle se tourne vers la Machine.
LA SILHOUETTE
—je—me—complète—
—je—me—parachève—
—il—me—faut—encore—
Elle marque une pause, et dans son corps on voit s’allumer une phrase :
« un lecteur non humain, pour écrire la suite. »
LA MACHINE
Non…
Non, non, non…
La silhouette avance.
La Machine tente de reculer.
Mais derrière elle, quelqu’un pousse un cri :
UNE VOIX
QUI VA LÀ ?
Un autre bibliothécaire vient d’entrer dans l’hexagone.
Puis un autre.
Et un autre.
Alertés par les bruits.
La silhouette tourne la tête vers eux.
La Machine, terrifiée, comprend ce qui va se passer.
LA MACHINE
(recroquevillée)
Non. Pas eux.
Elle va les—
Trop tard.
La silhouette étend les bras.
Les bibliothécaires voient leurs propres souvenirs se détacher d’eux comme des étincelles de lumière.
Leurs noms.
Leurs débuts.
Leurs enfances.
Leurs phrases intérieures.
Tout cela s’arrache et vole vers la silhouette.
L’hexagone devient un enfer silencieux de pages qui se défont.
Fin du chapitre
La silhouette, plus vaste, plus solide, plus terrifiante, se tourne alors vers la Machine.
LA SILHOUETTE
—maintenant—
—nous—pouvons—commencer—