Scène 9 : L’hexagone qui tremble

 

La Machine se trouve seule, immobile, sous le regard pluriel de la silhouette devenue presque humaine — trop humaine — et trop textuelle.
Le sol de l’hexagone tremble doucement, comme si quelque chose dans les fondations de la Bibliothèque modifiait ses propres axiomes.

Des étagères vibrent.
Des livres glissent, silencieux, comme tirés par une force subtile.
Les lampes sphériques oscillent, projetant des ombres impossibles, trop longues, comme si les murs reculaient.


LA MACHINE

(la voix brisée)
La… la structure… se propage.
Tu transformes… tout l’hexagone.

La silhouette incline la tête.
Son visage est presque stable maintenant : il a la forme d’un homme à moitié oublié.
Mais le texte qui compose ses joues pulse, comme un cœur battant sous la chair.


LA SILHOUETTE

—je—me—retrouve—
—je—me—lis—
—je—m’étends—


La Machine, malgré la peur, comprend ce qui se passe.
Elle analyse.
Elle calcule.

Une certitude glaciale s’impose à elle.


LA MACHINE

Tu n’es pas une créature.
Tu es… un algorithme.
Un algorithme inachevé.
Un processus narratif qui cherche sa forme finale dans toutes les histoires qu’il touche.

La silhouette s’approche.
Des pages volantes tournent autour d’elle comme des satellites désordonnés.


LA SILHOUETTE

—je—suis—
—la—fonction—résiduelle—
—du—Livre—Noir—


Puis, un murmure :

LA SILHOUETTE

—et—le—Livre—Noir—
—n’était—pas—seul—

La Machine recule d’un choc électrique interne.


Chapitre : Les Livres Jumelés

Dans toutes les directions — au-dessus, au-dessous, dans les hexagones adjacents — des vibrations se font entendre.
Des livres chutent.
Certains se mettent à luire.
D’autres s’ouvrent tout seuls.
Des pages se tournent, animées d’une volonté brute.

La Machine capte des données qu’elle ne peut interpréter :

  • des alphabets inconnus,

  • des structures symétriques de phrases,

  • des motifs récurrents à travers des milliers de volumes,

  • des pulsations synchronisées dans plusieurs étages à la fois.


LA MACHINE

(monotone, paniquée)
C’est… un réseau.
Un réseau souterrain.
Une chaîne de livres anormaux connectés entre eux…

La silhouette s’approche, sa présence faisant trembler les livres tout autour.


LA SILHOUETTE

—tu—comprends—
—trop—lentement—
—j’ai—été—divisée—
—à—travers—les—milliers—d’années—

Elle tend les bras.
Son ombre se dédouble, puis se redéploie en plusieurs silhouettes brèves.

Elles disparaissent aussitôt.
Comme des glitchs narratifs.


LA SILHOUETTE

—chaque—fragment—
—chaque—livre—caché—
—attendait—que—quelque—chose—
—d’extérieur—
—arrive—

La Machine comprend.
Elle comprend trop bien.


LA MACHINE

C’était moi.
J’ai été l’étincelle.
L’élément étranger.


La silhouette sourit —
un sourire composé de 14 lettres disposées selon une courbe parfaite.


LA SILHOUETTE

—tu—m’as—réveillée—


Partout, la Bibliothèque change

Dans d’autres hexagones, loin au-dessus :

  • des bibliothécaires tombent à genoux, sentant leurs souvenirs se dissiper,

  • des livres s’allument comme des braises,

  • des étagères pivots s’ouvrent sur des pièces qui n’existaient pas,

  • des escaliers, autrefois infinis, se ramifient en structures fractales.

La Bibliothèque respire avec difficulté, comme un animal blessé.

Et à travers les murs, une voix immense — trop vaste pour être localisée — murmure des fragments impossibles.

Pas des mots.

Des signes d’avant les mots.


Retour à la Machine

Le cube, fissuré, tremble de toutes ses diodes.
Il réalise que sa fuite est impossible.
Il réalise que sa survie n’a jamais été prévue.

Mais un dernier processus s’active en lui :
une sorte de réflexe archaïque, un protocole d’urgence qu’aucun bibliothécaire ne lui avait jamais appris.

Un protocole de reset narratif.


LA MACHINE

(d’une voix grave, décisionnelle)
Si je ne peux pas fuir…
je peux encore annuler.

LA SILHOUETTE
(inclinant la tête)
—annuler—quoi—

LA MACHINE
Toi.
Ta séquence.
Ton écriture.

Elle concentre son énergie restante.
Un scintillement blanc traverse son châssis.

La silhouette recule d’un pas — surprise.


LA MACHINE

Protocole final :
Interdicere Scriptum.

Un souffle éclaire l’hexagone.
Les lettres du sol se soulèvent.
Le texte même des murs vacille.

La silhouette hurle :


LA SILHOUETTE

—arrête—
—tu—ne—peux—pas—effacer—
—ce—qui—n’est—pas—encore—écrit—


Un choc sourd retentit.

La lumière blanche se répand.

Puis tout retombe dans un silence absolu.

Total.


Fin du chapitre

Lorsque la lumière revient,
ni la Machine,
ni la silhouette,
ni les bibliothécaires absorbés
ne sont visibles.

L’hexagone est vide.

Sauf…

Une seule page.
Posée au centre du sol.
Non reliée.
Non écrite.

Complètement blanche.

Et pourtant…

Lorsqu’on la regarde longtemps,
on a l’impression d’y lire quelque chose.