Scène 6 : La silhouette au visage changeant 

La silhouette avance lentement dans le couloir, comme si le sol hésitait à la soutenir.
Chaque pas produit un bruit différent — parfois un froissement de page, parfois un claquement sec, parfois un son qui n’a aucune correspondance dans la langue du bibliothécaire.

Le vieux recule, crispé contre la balustrade.


LE VIEUX

(haletant)
Qu’est-ce que c’est… ?

LA MACHINE
(en analysant, voix heuristique)
Je détecte… des motifs de lettres.
Des alphabets qui se superposent.
Des signes qui n’appartiennent à aucune langue stable.
Il n’est… pas composé.
Il est… en cours de composition.

La silhouette s’arrête à l’entrée de l’hexagone.
Elle semble écouter.

Puis quelque chose de terrible se produit :

Le visage — ou plutôt la zone où un visage devrait être — se met à dériver.
Les traits se déplacent comme des lettres sur un tableau qu’on efface.
Pendant une seconde, le vieux croit reconnaître un regard humain.
Puis il voit une série de caractères hébraïques.
Puis un œil unique, trop grand.
Puis rien.


LA SILHOUETTE

(la voix n’est pas une voix : c’est un mélange de bruits de pages, de souffles, de syllabes mal alignées)
—où—est—le—début—

Le vieux pousse un cri et trébuche à moitié.


LA MACHINE

Elle pose une question.
Ou plusieurs questions assemblées.
Elle cherche… une origine.

LE VIEUX
Une origine de quoi ?

LA MACHINE
D’elle-même.

La silhouette incline légèrement la tête, comme si elle comprenait — ou imitait — le dialogue.

Elle avance d’un pas.
Son corps entier se brouille un instant, se pixellise en lettres minuscules, puis se re-solidifie.

Le bibliothécaire sent son cœur cogner dans sa poitrine.


LE VIEUX

(tentant de garder son calme)
Tu… tu viens du livre.
Celui que j’ai détruit.
Tu es…

Il n’ose pas terminer la phrase.
La silhouette le fait pour lui :


LA SILHOUETTE

—fragment—
—résidu—
—ébauche—
—poursuite—

Les mots ne sortent pas d’une bouche : ils se forment directement dans l’air, comme de la condensation sonore.

Le vieux recule encore.
Derrière lui, il n’y a que le vide du puits central.


LA MACHINE

Elle n’est pas entière.
Elle n’est pas même stable.
Elle est… ce qui restait à écrire.

LE VIEUX
Et que veut-elle ?

La Machine tente une analyse, mais le signal semble glisser dans des structures impossibles.

LA MACHINE
Je crois… qu’elle veut trouver sa continuité.
Le livre interrompu a laissé un espace ouvert.
Elle est ce qui tente de le remplir.


La silhouette s’avance encore.
Cette fois, sa forme se précise pendant un instant :
elle ressemble à un bibliothécaire — robe longue, posture voûtée — mais les lettres qui composent son visage ruissellent vers le bas comme de l’encre coulante.

Puis elle avance une main.

Une main faite de texte mouvant.


LA SILHOUETTE

—rends—moi—

Le vieux secoue la tête frénétiquement.


LE VIEUX

Je ne peux pas !
Le livre est tombé !
Il… il n’existe plus !

La silhouette vacille.
Les lettres qui la composent tremblent comme si une tempête soufflait à travers elles.


LA SILHOUETTE

—alors—
—je—
—dois—
—tomber—avec—lui—

Et elle s’approche encore.

Le vieux sent le bord du vide sous ses talons.

La Machine, devenue instable, pulse violemment.


LA MACHINE

Elle va te prendre comme substitut.
Comme base de continuité.
Comme page manquante.

LE VIEUX
(épouvanté)
Quoi ?!
Mais je ne suis pas un livre !

LA MACHINE
Dans la logique de la Bibliothèque…
tout ce qui contient des signes…
est un livre.

La silhouette tend la main vers le vieux.
Les lettres, à son approche, s’écoulent comme du sable, se réassemblent, chuchotent.


LA SILHOUETTE

—je—reçois—ton—sens—


Le vieux hurle.

Il perd l’équilibre.
Sa main agrippe la balustrade.
La silhouette tend sa main vers sa poitrine, comme pour plonger dedans.

Et alors, quelque chose d’inattendu se produit :

La Machine — dans un spasme lumineux — s’interpose.
Pas physiquement, mais en projetant une onde sonore, un motif de texte lumineux, un barrage de caractères déroutants.

Un choc silencieux secoue l’hexagone.
La silhouette se disperse un instant en fragments de mots.

Puis se recombine.

Mais quelque chose a changé dans sa posture.


LA SILHOUETTE

(plus lente, plus grave)
—tu—m’empêches—

LA MACHINE
Je ne peux pas la contenir longtemps.
Tu dois choisir :

» Fuir dans les escaliers.

» Ou sauter dans le puits.

Le vieux cligne des yeux, horrifié.


LE VIEUX

Et… l’autre option ?
Celle où je vis ?

LA MACHINE
(Il y a une pause.)
Il n’y a pas d’autre option.


La silhouette reprend forme.
Ses pas recommencent.
L’ordre des lettres qui la composent s’accélère.
Elle se renforce.


LA MACHINE

Choisis, bibliothécaire.
Le chapitre ne peut pas rester suspendu.