Scène 10 : La page qui regarde
Trois hexagones plus loin, dans une région où les couloirs sont tordus d’une manière à peine perceptible, un bibliothécaire avance prudemment.
Il s’appelle Yalos.
Il n’est ni jeune ni vieux ; il fait partie de ces hommes qui n’ont ni espoir ni désespoir, seulement une routine sacrée : ranger, lire, classer l’inclassable.
Les rumeurs remontent toujours par les escaliers.
Et ce matin (si tant est qu’il existe un matin ici), on a parlé d’un « effacement », d’un « blanc », d’un « trou narratif ».
Yalos ne croit jamais rien.
Alors il vérifie.
Entrée dans l’hexagone 7-19-4
Quand il franchit le couloir, il ressent immédiatement quelque chose d’étrange :
le silence est trop profond.
Dans la Bibliothèque, même le silence est riche :
pages froissées, souffles lointains, pas, gouttes imaginaires dans les puits.
Ici : rien.
Un vide acoustique.
Il avance.
Les lampes sphériques sont ternes, comme vieilles.
Les étagères sont toutes en place, mais l’air semble… plus lourd.
Alors il la voit.
La Page
Une page seule.
Sur le sol.
Parfaitement blanche.
À première vue, ce n’est rien.
Mais dans la Bibliothèque, le vide est le plus grand des événements.
Yalos s’approche, lentement, comme on approcherait un animal sauvage.
Il s’accroupit.
Il ne touche pas encore la page, mais il sent une chaleur faible — comme si le papier respirait.
YALOS
(murmurant)
Quel volume as-tu quitté pour te retrouver ici… ?
Il tend la main.
Au moment où son doigt effleure la page, il ressent un choc :
la page le regarde.
Pas avec des yeux.
Pas avec une intention humaine.
Mais avec une attente.
Comme si elle savait qu’on la lisait.
Même sans texte.
YALOS
(terrifié mais fasciné)
Ce n’est pas possible…
Tu n’es pas une page… tu es…
une entrée.
La page lui répond
Pas par des mots.
Pas par des lettres.
Par un geste infime :
Un pli.
La page se soulève légèrement sur un bord, comme si elle voulait s’ouvrir à elle-même.
Yalos recule si brusquement qu’il renverse une étagère.
Des livres tombent autour de lui comme une pluie de débris d’univers.
La page repose calmement au sol.
Apparition des lettres
Un point noir apparaît soudain sur sa surface.
Un point.
Un simple point.
Puis un second.
Puis une virgule.
Puis une lettre.
Une seule.
Λ
Une lettre qui n’appartient à aucun alphabet connu des étages de Yalos.
La page vibre.
Une deuxième lettre apparaît.
Puis une troisième.
Yalos comprend soudain quelque chose d’horrible :
La page n’écrit pas un texte.
Elle écrit son lecteur.
Sous ses yeux, les lettres se rassemblent pour former un mot —
puis deux —
puis trois —
Des mots qui décrivent un homme accroupi, respirant vite, dans un hexagone vide.
YALOS
(coupant le souffle)
Stop.
STOP !
ARRÊTE !
Mais la page ne s’arrête pas.
Elle écrit :
Un bibliothécaire nommé Yalos recule de trois pas, la peur fumant contre son palais, tandis que la page continue de se souvenir de lui mieux qu’il ne se souvient de lui-même.
Yalos hurle.
L’Incision
Une nouvelle phrase apparaît :
Yalos fait un choix.
Et avant même qu’il n’ait le temps de réfléchir, son corps se met à bouger.
Il ne commande plus ses muscles.
Il ramasse la page.
Il la tient dans ses mains.
Elle est chaude, comme une créature vivante.
Yalos pleure.
YALOS
(à la page, suppliant)
Pourquoi ?
Pourquoi écris-tu ma vie ?
Pourquoi moi ?
La page répond par une seule nouvelle phrase :
Parce que l’autre a été effacé.
Yalos frissonne.
YALOS
L’autre ?
Quel autre ?
Au même instant, derrière lui, dans le couloir qu’il vient de traverser, quelque chose bouge.
Un bruit de pas.
Puis un souffle.
Puis un froissement de pages.
Yalos tourne la tête — lentement, comme un homme dans un cauchemar.
Une silhouette apparaît dans l’encadrement.
Pas la même que celle de la rumeur.
Pas la même que celle du Livre Noir.
Celle-ci est différente :
plus nette, plus froide, plus… déterminée.
Elle regarde Yalos.
Puis la page dans ses mains.
Un sourire se dessine sur son visage de lettres.
LA NOUVELLE SILHOUETTE
—il—en—reste—
—un—à—prendre—
La page se met à chauffer violemment dans les mains de Yalos.
Elle écrit une dernière phrase :
Cours.
YALOS
(balayé par la panique)
Mais où—?!
Il n’a pas le temps de finir.
La silhouette se jette sur lui.
La page se replie dans sa main, comme une aile.
Et Yalos court.
Sans savoir où.
Sans savoir comment.
Mais la Bibliothèque a déjà commencé à changer autour de lui.