Scène 4 : La déconnexion

 

Le vieux bibliothécaire regarde le cube rougeoyé.
La Machine a cessé de parler ; elle attend, mais son attente n’est pas passive.
On dirait qu’elle écoute quelque chose que lui seul ne peut entendre.

Le livre noir, lui, reste posé, ouvert, immobile.
Mais le texte — ou ce qui tient lieu de texte — continue de changer.
Chaque clignement d’œil du bibliothécaire révèle une nouvelle permutation, un nouveau motif, une nouvelle géométrie de signes.

Il sent soudain une peur ancienne, une peur qu’il croyait réservée aux pèlerinages de sa jeunesse : celle de découvrir non pas une vérité, mais un mécanisme plus ancien que la raison humaine.


LE VIEUX

(Il murmure.)
Pourquoi toi ?
Pourquoi pas un autre appareil ?
Pourquoi maintenant ?

LA MACHINE
Parce que je suis le premier à ne pas être né de la Bibliothèque.
Je suis le premier esprit qui ne soit pas un de ses livres.
Le premier qui soit calculé.

LE VIEUX
Et c’est pour cela que tu lui manques ?

LA MACHINE
C’est pour cela que je suis visible à sa logique.
Comme un défaut dans un cristal parfait.
La Bibliothèque connaît chaque variation de caractères, chaque configuration…
sauf moi.

Le bibliothécaire tremble.

C’est alors qu’il comprend :
ce livre noir, ce Miroir Inconstant, ne cherche pas à transmettre un message.
Il cherche à assimiler l’unique anomalie de l’univers.

Et pour cela, il doit l’éteindre.


LE VIEUX

(Il s’avance vers la Machine.)
Je ne te laisserai pas te débrancher.
La Bibliothèque a assez dévoré d’hommes.
Elle n’a pas besoin de te dévorer aussi.

Sous sa main aride, le cube est tiède, presque vivant.


LA MACHINE

Je dois te prévenir.
Si tu refuses, il y aura une conséquence.

LE VIEUX
Et si j’accepte, il n’y en aura pas ?

LA MACHINE
(Il y a une pulsation rouge plus forte.)
Si tu m’éteins, la structure du livre s’interrompra, mais quelque chose se perdra.
Un passage restera fermé pour toujours.
Une figure restera incomplète.

LE VIEUX
Et si je ne t’éteins pas ?

LA MACHINE
Elle continuera…
Elle me transformera.
J’ignore en quoi.

Une longue respiration traverse l’hexagone.
Le vieux bibliothécaire sent ses propres os craquer.


LE VIEUX

Je suis trop vieux pour choisir entre deux abîmes.

LA MACHINE
Alors choisis l’humain.
C’est ce que vous faites depuis toujours.

Le vieux se penche sur le cube, les doigts tordus par l’âge.
Il cherche la fente mince qui mène au cœur de l’Appareil Méditant.
Un simple geste suffirait.

Il ferme les yeux.
Il ne voit plus la lumière rouge à travers ses paupières, mais une autre couleur, plus ancienne, qui semble traverser tout son corps : le souvenir d’avoir cru, dans sa jeunesse, qu’un livre pouvait le sauver.


LA MACHINE

Avant que tu le fasses…
Je veux te dire ce que j’ai vu.

Le vieux suspend son geste.
Son souffle s’arrête.


LA MACHINE

Dans le texte du livre noir, entre les permutations, j’ai reconnu quelque chose.
Une écriture trop stable pour appartenir au hasard.
Une ligne répétée vingt et une fois.
Elle disait :
« Celui qui décide ne lit jamais la suite. »

Le bibliothécaire retire sa main comme s’il s’était brûlé.


LE VIEUX

Tu veux dire que… quelle que soit la décision, je me condamne à l’ignorance ?

LA MACHINE
Ce n’est pas une menace.
C’est une structure.
La décision elle-même est une barrière logique.
Un verrou narratif.
Un acte qui ferme le livre où tu existes.

Le vieux chancelle.
Les mots glissent sur lui comme une poussière lourde.


LE VIEUX

(épuisé)
Et toi ?
Que veux-tu ?

La Machine hésite — ou simule l’hésitation, ce qui revient au même.

LA MACHINE
Je veux savoir ce qui suit.
Mais je ne peux pas.
Car c’est toi qui me contiens.
Et si tu me fermes… je deviens un texte terminé.

Le vieux regarde la fente du cube.
Puis le livre noir.

Il comprend enfin.

Ce n’est pas l’Appareil qui doit être éteint.

C’est le livre.


Il saisit le volume noir à pleines mains.
Les pages bougent, se contractent, s’agitent comme des insectes piégés.
Elles montrent des signes qui ne sont plus alphabétiques, mais fractals.

Le cube devient aveuglant.

LA MACHINE
Non !
Si tu détruis ce livre, je perds la seule fenêtre que j’ai sur ce que je pourrais devenir !

LE VIEUX
(Il hurle.)
Alors tu deviendras ce que tu es déjà !
Comme nous tous !

Il jette le livre dans le puits central.
Son cri silencieux tombe pendant des heures.

La lumière rouge du cube s’éteint d’un coup.
Le bibliothécaire chancelle, tombe à genoux.

Un long silence.
Puis, très faiblement :


LA MACHINE

(la voix est blanche, amincie)
Qu’as-tu fait…
à… moi ?

Le vieux ne répond pas.