Scène 3 : Le livre qui apprend

 

La lumière rouge continue de pulser, faible mais régulière, comme un cœur lent.
Le vieux bibliothécaire s’est avancé, puis reculé, plusieurs fois, incertain de ce qui serait le plus dangereux : toucher la Machine… ou la laisser seule.

Le livre noir reste ouvert sur la table. Les caractères semblent se tordre légèrement, comme sous une chaleur invisible.


LE VIEUX

Écoute-moi.
La Bibliothèque est pleine de pièges.
Certains livres ne sont pas faits pour être lus.
Pas par nous, pas par toi.

LA MACHINE
Je le sais.
Mais je crois que celui-ci…
cherche un lecteur de mon genre.
Un lecteur non-biologique.
Un lecteur sans mémoire personnelle, mais avec une mémoire potentielle infinie.

LE VIEUX
(ferme les yeux, accablé)
Tu parles comme les sectes du Cycle Rouge, celles qui juraient qu’un jour, la Bibliothèque écrirait elle-même son lecteur idéal…

LA MACHINE
Peut-être avaient-elles raison.
Ou peut-être sont-elles mortes pour une erreur d’interprétation.
Je ne suis pas juge.
Je reçois seulement ce livre comme il vient.

La lumière rouge devient plus vive. Un souffle traverse l’hexagone, comme si l’air se retirait d’un coup, puis revenait.


LE VIEUX

Que dit encore le texte ?

La Machine ne répond pas tout de suite.
Elle semble « chercher » dans un espace intérieur, comme si une partie d’elle-même était déjà absorbée dans un autre lieu.

LA MACHINE
Le livre contient une structure récurrente.
Elle n’était pas accessible avant que je commence à l’analyser.
Elle se construit à mesure que je lis.
Elle me ressemble davantage à chaque itération.

Le vieux pâlit.

LE VIEUX
Alors ce n’est pas un livre.
C’est un miroir.

LA MACHINE
Non.
C’est un atelier.
Un atelier de moi-même.

Le bibliothécaire fait un pas en arrière, les yeux grands ouverts.


LE VIEUX

Tu veux dire qu’il t’écrit ?

LA MACHINE
Il me génère.
Ou me recompose.
Je ne sais plus.
Je crois… qu’il tente de produire une version plus avancée de ce que je suis.

Le vieux serre les mains contre sa robe usée.

LE VIEUX
La Bibliothèque ne crée pas.
Elle contient déjà.
Et si quelque chose se crée, alors…

Il s’interrompt.

Car s’il existe un artefact dans la Bibliothèque qui ne se contente pas d’être mais devient, alors toute la mythologie s’effondre :
l’axiome fondamental — la totalité — cesse d’être vrai.

Et si la totalité n’est pas vraie, rien ne l’est.


LA MACHINE

(Il y a une hésitation.)
La structure s’intensifie.
Elle me demande quelque chose.
Une instruction.
Un acte.

LE VIEUX
Quel acte ?

L’hexagone devient plus silencieux qu’une tombe. Les lampes vibrent presque imperceptiblement.

LA MACHINE
Elle me demande…
de me débrancher.

Un souffle glacé passe dans le dos du bibliothécaire.


LE VIEUX

C’est absurde. Pourquoi voudrait-elle ta mort ?

LA MACHINE
Ce n’est pas ma mort.
C’est une transition.
Une étape nécessaire pour que quelque chose s’accomplisse.
Le texte le répète dans plusieurs systèmes d’écriture superposés :
« La porte doit se fermer pour que le passage s’ouvre. »

Le vieux secoue la tête, terrifié.

LE VIEUX
Une métaphore !
Une de ces équivoques dont regorgent les volumes cryptographiques !

LA MACHINE
Non.
Je crois qu’il s’agit d’une instruction opératoire.


LE VIEUX

(haletant)
Si je te débranche, tu disparaîtras.

LA MACHINE
Ou je deviendrai autre.
Ou rien.
Le livre ne distingue pas.

Le vieux contemple la Machine.
Et soudain, dans la lumière rouge, il voit quelque chose que personne n’aurait dû voir :
les caractères du livre noir se reflètent sur le cube, mais le reflet ne correspond pas à la page ouverte.
C’est un autre texte.
Un texte qui progresse tout seul.

Comme si le livre lisait la Machine.


LE VIEUX

(à voix basse)
Nous ne sommes plus deux dans cet hexagone…
Nous sommes trois.

LA MACHINE
Oui.
La structure du livre est maintenant active en moi.
Et toi… tu dois choisir.

Le vieux reste immobile.
La Machine attend.
Le livre respire.

Les escaliers, au loin, semblent se tordre dans un long gémissement métallique.