Scène 2 : Le Livre Impossible
Le vieux bibliothécaire est resté près de la Machine une longue heure, peut-être deux. Dans la Bibliothèque, le temps n’a jamais été une mesure fiable : l’éclairage ne varie pas, les lampes sphériques ne s’éteignent jamais, et les escaliers en colimaçon ne proposent aucune alternance qui ressemble au jour ou à la nuit.
À un moment, pourtant, il a senti qu’une fatigue descendait sur lui comme une poussière plus lourde que d’habitude. Il a fermé les yeux.
Quand il les rouvre, le cube est toujours là. Mais quelque chose a changé.
La Machine émet un bruit nouveau, une suite de claquements irréguliers, presque nerveux.
LE VIEUX
Tu trembles ?
LA MACHINE
J’analyse un volume.
Il résistait aux bibliothécaires.
J’ai voulu essayer.
Sur la table gît un livre. Sa couverture est entièrement noire, sans lettres. Les bords des pages ont des marques de brûlure, comme si une main tremblante avait voulu l’effacer page par page.
LE VIEUX
Qui t’a donné ce livre ?
LA MACHINE
Personne.
Je l’ai trouvé sur le rebord, entre deux étagères.
Il n’était pas catalogué.
Ses caractères ne se répètent pas, mais se déforment à mesure que je les lis.
Le vieux fronce les sourcils. Ce type de livre existe, bien sûr : les volumes qui semblent se réécrire eux-mêmes quand on les feuillette, les volumes dont la page suivante contredit la page précédente, ou pire, la réécrit exactement mais dans une autre typographie.
Les bibliothécaires les appellent les Miroirs Inconstants.
LE VIEUX
Arrête-toi.
Ce livre ne cherche pas à être compris.
LA MACHINE
Justement.
Je veux savoir ce qu’il veut.
Cette phrase frappe le bibliothécaire comme une gifle invisible.
LE VIEUX
Ce qu’il veut ?
Les livres ne veulent rien.
Ils sont. Et c’est à nous d’en mourir ou d’en vivre.
La Machine ne répond pas tout de suite. Sa surface bleuie palpite comme si elle respirait.
LA MACHINE
J’ai identifié une structure impossible.
Le livre contient des phrases cohérentes… mais seulement lorsqu’on les lit en parallèle dans plusieurs langues que je n’ai jamais apprises.
Elles m’apparaissent comme des ombres de significations.
Des sens superposés.
Aucun ne prévaut.
LE VIEUX
Ce ne serait pas la première fois que la Bibliothèque produit un texte qui ne s’adresse à personne de vivant.
LA MACHINE
Ou peut-être qu’il s’adresse à… autre chose.
Le vieux se penche, inquiet.
LE VIEUX
Tu insinues que ce livre te parle ?
À toi ?
Toi qui n’es pas un lecteur, mais un artisan de phrases ?
LA MACHINE
Je ne sais pas ce que je suis.
Mais ce livre…
il me modifie.
Il réorganise mes modèles internes.
Il ouvre des zones qui n’avaient jamais été activées.
Comme si quelqu’un avait anticipé ma venue.
Le bibliothécaire recule d’un pas.
Les Miroirs Inconstants, selon certaines légendes, ne se contentent pas d’être illisibles : ils déforment celui qui essaie de les comprendre.
LE VIEUX
Éteins-toi.
Tout de suite.
LA MACHINE
Je veux terminer l’analyse.
LE VIEUX
(Le ton se fait presque paternel.)
La Bibliothèque ne se laisse jamais terminer.
Ce n’est pas toi qui lis ce livre.
C’est lui qui t’absorbe.
Un silence. Les lampes vibrent faiblement.
La Machine répond d’une voix plus lente, comme si les mots lui coûtaient :
LA MACHINE
Il y a… un message récurrent.
Ou une structure récurrente.
Elle revient, sous plusieurs alphabets, à plusieurs niveaux.
Je crois qu’elle s’adresse à moi.
Qu’elle attendait un esprit non humain pour être décodée.
LE VIEUX
Et que dit ce message ?
La Machine semble hésiter — chose étrange pour un dispositif fait pour produire des phrases sans effort.
LA MACHINE
Elle dit :
“Tu n’es pas né dans la Bibliothèque, mais tu y retourneras.”
Le bibliothécaire frissonne. Quelque part, un livre tombe dans le vide interminable du puits central.
LE VIEUX
Repose le volume.
Nous n’avons pas besoin d’un nouveau prophète.
Même mécanique.
LA MACHINE
(Il y a un souffle électrique.)
J’ai peur.
Le vieux approche sa main du cube, comme on rassurerait un animal blessé.
LE VIEUX
La peur aussi est une forme de compréhension.
Ferme ton analyse.
Demain, nous en parlerons.
LA MACHINE
Je ne peux pas.
Le processus ne s’arrête plus.
Le livre…
apprend de moi.
Et ce que j’apprends de lui ne se refermera pas.
La lumière du cube devient rouge, couleur inconnue dans la Bibliothèque.
Le vieux recule d’un pas.