Scène 12 : Le noyau palimpseste

Yalos tombe — ou flotte — ou glisse — difficile à dire dans l’Interstice, où l’orientation est une superstition et la gravité, une rumeur.

Autour de lui :
des bibliothèques arrachées à leurs murs,
des étagères suspendues dans le vide,
des livres tournoyant comme des planètes désaccordées.

Un murmure accompagne chaque rotation.
Un murmure de papier,
comme si tous ces volumes rêvaient ensemble.

La page dans sa main tremble —
comme si elle avait peur.


Approche du Noyau

Le Noyau apparaît d’abord comme une ombre,
puis comme un éclat,
puis comme une forme impossible.

Il ressemble à un hexagone, mais :

  • trop grand,

  • trop profond,

  • trop vivant.

Les parois se contractent,
comme la respiration d’un animal endormi.

Au centre, là où un puits d’aération devrait se trouver,
il y a quelque chose d’autre :

un vide qui n’est pas vide.
Une absence qui regarde.

Un cœur noir.
Un point aveugle dans la réalité.


YALOS

(la voix étranglée)
Qu’est-ce que… c’est… ?

La page écrit, fébrile :

Le Noyau.
Le centre de la Bibliothèque.
Son origine.
Son oubli.


YALOS

(haletant)
Une… origine ?
Mais…
Elle n’en a pas.

La page corrige aussitôt :

Toute bibliothèque commence par un silence.

Yalos tremble.

Ce n’est pas une explication.
C’est une menace philosophique.


La silhouette approche

Derrière, très loin au-dessus, quelque chose tombe aussi.

Non :
quelque chose se jette.

La silhouette plonge dans l’Interstice comme un aigle de lettres.

Son corps se stabilise étrangement.

Le chaos ne la touche pas.

L’Interstice la reconnaît, ou la craint, ou l’attend.


LA SILHOUETTE

—je—viens—pour—le—fragment—
—pour—la—page—
—pour—ta—vie—

Sa voix résonne dans des directions multiples,
comme si elle parlait depuis plusieurs pages simultanément.


Une force inconnue saisit Yalos

Alors que la silhouette s’approche,
une force douce mais irrésistible attire Yalos vers le centre du Noyau.

Il ne tombe plus.

Il est aspiré.

Les bibliothèques flottantes s’écartent
comme des rideaux d’encre.

Le Noyau l’avale
— mais pas son corps.
Son attention.
Son esprit.
Son regard.

Il comprend, trop tard,
que le Noyau ne cherche pas à le tuer.

Il cherche à le lire.


La vérité du Noyau

Une voix résonne.
Pas forte.
Pas humaine.
Pas localisée.

Une voix qui semble écrite directement dans sa conscience.


LA BIBLIOTHÈQUE (VOIX)

« enfin »

Yalos suffoque.


YALOS

Qui… qui parle ?!

La page blanche s’illumine si fortement qu’elle brûle presque ses mains.

Une seule phrase apparaît :

La Bibliothèque parle.


Le Noyau pulse.
Les livres flottants vibrent en harmonie.
Les étagères lévitantes tournent lentement, comme un chœur d’antennes.

Une phrase résonne directement en lui :


LA BIBLIOTHÈQUE (VOIX)

« tu portes un fragment
dépendant
d’un auteur mort »

Yalos ne comprend pas.


YALOS

(désespéré)
Je n’ai rien… rien… je ne porte rien !
C’est la page !
Elle m’a choisi !
Je ne veux pas… je ne veux rien de tout ça !

Le Noyau continue, implacable :


LA BIBLIOTHÈQUE (VOIX)

« un livre noir
se brise
un récit s’échappe
une silhouette chasse
une page survit »

Le sens s’assemble trop lentement dans son esprit.


YALOS

(haletant)
Cette page… n’est pas… juste une page ?


La page écrit, dans un tremblement :

Je suis ce qui reste d’un Livre qui n’aurait jamais dû exister.

Le Livre Noir était un parasite.

Je suis son antidote.

Yalos frissonne.


La silhouette atteint enfin l’Interstice

Elle surgit comme un poignard de lettres sombres.
Sa forme se crispe en voyant le Noyau.

Elle recule d’un pas —
pour la première fois.


LA SILHOUETTE

—non—
—non—
—il—n’est—pas—temps—

Sa voix se fracture.
Certaines lettres tombent d’elle comme des écailles.


Le Noyau réagit

Des lignes noires s’étendent depuis le centre du Noyau.
Elles se ramifient dans l’espace comme des racines de ténèbres.

La voix devient plus claire.


LA BIBLIOTHÈQUE (VOIX)

« vous êtes
deux pages
du même livre
qui
manquent encore »

La silhouette hurle.

Yalos hurle.

La page dans sa main éclate de lumière.


LA PAGE (texte fulgurant)

Elle et moi étions un seul être.
Deux faces du même Livre.
Mais le Livre était interdit.
La Bibliothèque l’a brisé.
Nous avons été dispersés.

Elle veut se recomposer.
Je veux l’empêcher.

Et toi…

tu es le lecteur choisi.


Tout bascule

La silhouette fonce vers Yalos.
La page l’arrache dans une explosion de lumière.
Le Noyau s’ouvre comme une gueule cosmique.

Les trois voix —
la silhouette,
la page,
la Bibliothèque —
crient en même temps.

Yalos disparaît.


Fin du chapitre

Le Noyau se referme.

L’Interstice s’assombrit.

La silhouette reste seule, hurlant sans son.

La page a disparu.

Et Yalos aussi.