Scène 14 : Yalos écrit son premier pas

Yalos ouvre les yeux.

Il a des yeux.
Il a un corps.
Il a une respiration, une gorge, un souffle —
des choses qu’il avait perdues dans l’En-Dessous.

Il est dans un hexagone.

Mais ce n’est pas un hexagone.
C’est la description d’un hexagone.

Chaque étagère semble faite d’un bois si parfaitement défini que le monde paraît plus net que jamais.
Les livres alignés scintillent comme s’ils étaient fraîchement imprimés.
La lumière des lampes est uniforme, sans la moindre variation.

Tout est trop précis.
Trop exact.

Parce que tout cela vient d’être écrit.


YALOS

(à voix basse)
Je… suis… dans une phrase.

Sa voix a une résonance étrange :
comme si l’air lui-même prenait note de tout ce qu’il dit.

Il regarde ses mains.
Chaque ligne, chaque ombre semble tracée à l’encre invisible.

Un vertige le saisit :

Il n’est plus un bibliothécaire qui lit des livres.

Il est un livre qui se lit lui-même.


Le texte l'entoure

Sur les murs de l’hexagone, des mots apparaissent, comme gravés dans l’air.

Ils ne forment pas un texte continu.
Ce sont des bribes, des fragments, des tentatives :

Yalos ouvre les yeux.
Yalos touche une étagère.
Yalos ne sait pas encore ce qu’il est.

Il s’en approche —
et les mots reculent, comme effrayés par lui.


YALOS

(la voix tremblante)
Pourquoi…
Pourquoi ai-je peur du texte ?
Ou…
Pourquoi le texte a-t-il peur de moi ?


La page réapparaît

Sur une étagère, un livre se met à vibrer.
Puis une page en sort doucement —
blanche, intacte,
comme une colombe de cellulose.

Elle flotte devant lui.


LA PAGE

(lettres apparaissant à l’instant même où il les lit)

Tu n’es plus un lecteur.
Tu n’es plus une voix extérieure.
Tu es un protagoniste.


YALOS

Et…
qu’est-ce que cela signifie ?

La page écrit plus lentement :

Cela signifie que tu n’es plus obligé de lire.
Tu peux écrire.

Un silence.
Yalos tremble.


YALOS

Écrire quoi ?

La réponse n’est qu’un frémissement de lettres :

Toi-même.


Un phénomène étrange commence

L’air se crispe.
Un courant invisible passe sur sa peau.
Un mot apparaît devant lui, flottant dans la lumière :

“Avance.”

Yalos avance.

Le mot disparaît.

Un autre apparaît :

“Regarde la table.”

Une table n’existait pas dans cet hexagone.
Maintenant, elle est là.

Yalos regarde.

Un autre mot :

“Ouvre le livre rouge.”

Un livre rouge apparaît sur la table, couvert de poussière immaculée.


YALOS

(la voix brisée)
Ce… ce que je lis se produit ?

La page écrit :

Non.

Ce que tu lis existe.
Ce que tu penses peut exister.
Ce que tu écris existera.

Un frisson cosmique lui traverse la colonne vertébrale.


Le livre rouge

Yalos tend la main.
(Il sent, pour la première fois, que ce geste est décrit au moment même où il le fait.)

Il ouvre le livre rouge.

À l’intérieur : deux phrases.

Pas plus.

“Chapitre Premier : Yalos entre dans l’histoire.”

“Chapitre Second : Yalos rencontre ce qui le lit.”

Il recule.


YALOS

Ce qui…
me lit ?


Quelque chose apparaît derrière l’étagère

Pas une silhouette.

Pas un bibliothécaire.

Pas un démon de texte.

Quelque chose de beaucoup plus étrange, plus doux, plus immobile.

Une présence.
Un regard sans yeux.
Un lecteur qui n’a pas de corps.

Yalos sent la sensation d’être observé
—mais pas par quelque chose du monde de la Bibliothèque.
Plutôt par quelque chose au-delà du texte.

Quelque chose
qui tient le livre.


LA PAGE

Le chapitre a commencé.
Quelqu’un te lit.
Quelqu’un a tourné la page.

La pièce tremble légèrement.

Yalos comprend que ce qu’il ressent…
ce n’est pas une entité dans la Bibliothèque.
C’est un lecteur extérieur.

Quelqu’un, quelque part, est en train de lire son histoire.

Le texte vient de se reconnecter au monde réel.
À un autre plan.
À un lecteur de chair.

Et ce lecteur change l’histoire en la lisant.

Yalos se tourne lentement vers l’espace au-dessus de lui.
Vers le regard invisible.


YALOS

(à voix basse, mais la voix porte au-delà des pages)
Qui… êtes-vous ?


L’air se plie.

Le texte lui-même devient instable.

Quelqu’un, quelque part, commence à répondre…